Chronique congolaise : Chez le congolais, le vendeur est roi.

Bonjour jeune soeur,
Tu me reproches de tenir pendant quelque temps une rubrique que j’ai intitulée : “Les toiles d’araignée”, et tu aimerais savoir à quoi cela rime. Il s’agit tout simplement d’éveiller les consciences des compatriotes sur des clichés, des stéréotypes, des narratifs que l’on croit vrais ou faux que je considère comme des toiles d’araignée; elles obstruent souvent la vue au moment où ces fils en soie, – sans qu’on s’en rende compte – inondent un visage, en vue de susciter des débats. Et pourtant ces fils inoffensifs et exaspérants sont faciles à s’en débarrasser si on se permet une réflexion libre et approfondie. Parce que cette réflexion tant redoutée remettrait en question les idées reçues, les habitudes acquises, les convenances acceptées et susciterait le malaise, on s’esquive. D’ailleurs, je suis curieux de savoir comment tu réagiras à cet article que tu as toi-même suscité.
Jeune sœur, ne serais-je pas étonné de ton interrogation qu’on me traiterait d’hypocrite. Mais j’avais eu des difficultés à croire que la question venait de toi. Parce que tu portes en toi-même une partie des germes de ce phénomène. N’est-ce pas que tu possèdes une boutique de vente de produits alimentaires et divers dans un des quartiers suffisamment peuplés de tes compatriotes ? Ceci dit, je le répète, je ne comprends pas que tu m’interpelles à ce sujet puisque dans tous les milieux congolais le phénomène est connu.
Permets-moi ici de formuler la question qui te taraude la tête :” Pourquoi le congolais préfère-t-il acheter son produit chez l’étranger plutôt que chez son compatriote ?” Maintenant que ta préoccupation est connue de tout le monde, les hypothèses peuvent pleuvoir en abondance. Je m’en vais aussi donner ma contribution qui rejoindra certainement dans cette polémique les avis de certains de nos compatriotes.
Il m’est difficile de pouvoir situer l’origine de cette situation vraiment regrettable, – je vais essayer de m’y employer-, mais je suis à mon aise quand il me faut décrire les réalités quotidiennes sur ce sujet. Regrettable, parce qu’elle contribue à la désolidarisation des peuples du Congo pendant cette période décisive d’éveil des consciences africaines et de la recherche de la liberté que l’on a seulement connu en RD Congo quelques mois seulement après l’indépendance. Elle est tout aussi regrettable parce qu’elle pourrait advenir à la fois d’un sentiment de dédain de son prochain et de la jalousie gratuite.
Lorsque je parle, jeune soeur, d’un sentiment de dédain à l’égard de tes compatriotes, je te prends en exemple quand tu te tiens dans ta boutique et souris hypocritement aux éventuels clients, ce qui est parfait, mais sitôt que les questions tombent, continues, sur un article, tu deviens exacerbée par la volonté du client d’en savoir plus sur la denrée à acheter, au lieu de l’inciter à l’acquérir comme tout vendeur sait le faire, lui donner cette joie-là de croire qu’il a fait une bonne affaire. Ne serait-ce pas là l’attitude du vendeur professionnel ? Non, tu le chasses par un accès de lassitude en le plantant là sans autre forme de procès pour t’occuper d’un autre client qui, lui, sait déjà ce qu’il va acheter, ou tout simplement tu lâches malheureusement cette phrase déplorable, si ce n’est un regard désapprobateur: “ Soki okosomba te, tika. Yo omoni biloko wana eza mabe ? (1) ” Serais-tu alors offusquée de leur réaction légitime ? Je vais te faire remarquer que tu ne tiens pas une telle attitude devant un client français de souche qui veut s’octroyer des produits chez toi. Le visage souriant, tu captivais l’attention du client et lui proposais l’un après l’autre des articles de la même catégorie; quelquefois, il n’achetait même pas, mais tu restais là à l’écouter pendant dix à vingt minutes – ayant demandé à ton employé de s’occuper de tout le reste – parler de sa divorcée de femme originaire d’Afrique, de ses enfants mulâtres. Si le monsieur avait le mal de l’Afrique et voulait se déstresser avec une chaude conversation, il avait bien trouvé une interlocutrice attentionnée.
Tiens, jeune sœur, j’ai été dans notre pays où presque les grandes chaînes d’alimentation appartiennent aux étrangers, et où les nationaux se plaignent autant que toi et parlent de la jalousie de la part des compatriotes. Est-ce vraiment le cas ? Je vais y revenir. Je disais donc qu’ayant visité une chaîne de magasins, l’idée me prit d’acheter du pain et quelques friandises que je tenais dans mes mains tout en parcourant les rayons de produits. Le pakistanais ou l’indien, je ne sais pas bien, prit une corbeille et vint vers moi et m’aida à y déposer mes articles. Avec un sourire, cerise sur le gâteau. Le ferais-tu ? Si tu le fais, ce serait d’une manière qui ferait même comprendre à un enfant que tu le dénigres. Le client aura l’impression que tu le considères comme un barbare, une personne sortie tout droit de l’Afrique. “ B’africains oyo penza. Tala ndenge azo tambola na biloko. Kitunga eza wana”(2). Exaspérée, je ne sais pas pourquoi, tu vas l’interpeller autoritairement : “ Mama, salela kitunga”(3). J’ai dit de l’Afrique ? Je ne fais que reprendre ton expression. Parce que la compréhension de l’Afrique pour toi, depuis que tu as élu domicile à Paris, relève du narratif européen. Il est de bon ton pour l’européen de dire les africains parce qu’il ne l’est pas, lui, et à pérenniser une certaine distance entre lui et ses anciens colonisés. Qu’en est-il de toi ? N’es-tu pas en mesure de trouver une formulation adéquate pour nommer tes compatriotes ? Dois-tu donc attendre tout de l’européen ? J’entends dire que notre pays est la plus grande communauté francophone d’Afrique en termes de démographie. Et serions-nous incapables de porter des aménagements dans la construction de la langue française ? Si nous devions rencontrer des objections de la part des immortels de l’Académie Française, autant commencer dès maintenant à préparer une langue typiquement congolaise pour valoriser notre propre culture et qui supplantera la langue française dans tous les domaines de la vie congolaise et dans tout notre espace vital. J’entends qu’au Nigeria, l’enseignement au niveau du cycle primaire se fait désormais dans une langue de souche. Bon, en Rdc, on est en avance sur cela.
Je voudrais bien revenir, cela va de soi, sur la jalousie des compatriotes. Quand donc par ton inconduite, tes compatriotes s’en offusquent et s’éloignent de ta boutique, tu les invectives en les qualifiant de jaloux; jaloux de quoi ? « Congolais alingaka moninga azwa te”(4). Oh! Ma jeune sœur, la jalousie existe, mais il n’est pas dans ton cas. Tout celui qui, dans tes prédispositions à faire le commerce et dans la légalité d’avoir un emprunt dans une banque, peut bien s’octroyer un capital et devenir propriétaire d’une boutique comme toi. Dans ton cas, une seule question s’impose à laquelle ta réaction déterminera ta future relation avec la clientèle congolaise : pourquoi crois-tu valoir plus que tes compatriotes ?
Un jour, après une réunion de syndicalistes, on s’est retrouvé dans un pizzeria où on nous servit de la pizza et des salades. Une collègue avait presque dévoré la moitié d’un vermisseau avant in extremis qu’elle avale la salade contenue dans sa bouche. On s’est plaint et la serveuse s’est excusée en disant : “Jeg legger meg helt flat ” en norvégien. Littéralement, la phrase signifie s’allonger de tout son corps sur le pavé. En fait, l’expression voudrait dire, à mon avis, qu’on a aucune excuse à formuler, qu’on est à cent pour cent responsable de ce qui est arrivé. Je serais heureux de te voir réagir de la sorte si jamais un tel incident se produisait dans ta boutique. Et tu ferais œuvre utile. Car en fait, tu n’es point Reine derrière ton comptoir; la Reine, c’est cette petite dame congolaise qui fait le ménage dans les hôtels parisiens et qui entre dans ton commerce pour acheter du pondu. Sans elle, ton commerce disparaît.
Il m’est arrivé de vivre dans mon pays de résidence une situation quelque peu curieuse. Un jour, un compatriote très en colère s’est plaint à moi d’un article chez un boutiquier congolais. L’article en question avait dépassé la date de péremption, mais se trouvait encore dans le rayon. En principe, il devait être retiré. Après m’avoir expliqué la situation, il conclut qu’il ne mettrait plus ses pieds dans cette boutique, arguant que je devais faire attention à mon tour pour ne pas être empoisonné. Il n’y a plus mis les pieds comme promis depuis une dizaine d’années. Mais séance tenante, je lui citais une chaîne de magasins bien connue où à plusieurs reprises, j’ai retrouvé des produits dans les rayons dont la date de péremption avait été largement dépassée. Bien entendu, la direction locale s’est excusée de cet oubli. “Penses-tu que je ne devrais plus y mettre les pieds, lui avais-je demandé” ? “Cela dépend de toi, mon cher, répondit-il”. “Mais toi, poursuivrais-je, vas-tu continuer à y mettre tes pieds, maintenant que tu sais que tu peux être empoisonné par leurs produits ?” Pince sans rire, il me dit qu’il est dorénavant très méticuleux sur l’observation des dates de péremption. Je lui demandais ce qui l’empêchait d’être très méticuleux sur les produits de la boutique du compatriote au lieu de décider de ne plus y mettre les pieds ? Il répondit qu’il avait la conscience tranquille d’avoir averti un ami d’un danger potentiel. Je l’ai remercié et nous avons parlé d’autres choses. Je ne ferais pas de commentaires.
Mais je ferais plutôt des commentaires sur ce qui suit puisqu’il me concerne directement. Je devais organiser la fête du dix-huit ans d’âge de ma dernière-née. Et il me fallait des bananes mûres plantains. Et ma femme d’appeler un boutiquier congolais de la place pour s’informer s’il avait ce produit. Sitôt l’appel terminé, une compatriote osa intervenir en ces termes s’adressant à ma femme : “ Tika bisalela. Kende kosomba makemba epayi ya Mama gentille(5)”. Qui est Mama Gentille ? Une caissière afghane d’une boutique afghane. “Pourquoi pas chez mon compatriote ?” Elle n’a pas su répondre. En fait, cette compatriote et bien d’autres ne fréquentent les boutiques des congolais que lorsque les produits dont ils ont besoin ne se trouvent pas chez les étrangers. Voilà, jeune sœur, un échantillon de jalousie gratuite, et c’est là où ton assertion “Congolais alingaka moninga abonga te ” trouve sa place. Et pour couper court à cette insolence et à cette animosité, ma femme déclara solennellement, à l’opposé, qu’elle ne fréquente les boutiques des étrangers que lorsque les boutiques tenues par des compatriotes ne possédent pas les produits désirés. Quand bien même par solidarité, son prix serait légèrement élevé. Ce qui est peu probable.
À propos de solidarité, peux-tu me dire, jeune sœur, si tu as un client chinois, libanais, indien ou français attitré ? Mais, n’as-tu jamais entendu cette phrase parmi tes consoeurs toute honte bue et avec fierté : “Nga nasombaka pondu na nga epayi ya ba chinois(6)”.
Bien de personnes plus avisées que moi et avant moi ont parlé de ce phénomène de crabe qui illustre bien notre situation. On refuse que l’autre sorte la tête soki te akomata mutu(7). Comment allons-nous nous organiser économiquement comme font les communautés chinoises, pakistanaises ou indiennes quand notre argent circule loin de la communauté congolaise ? Pourquoi sommes-nous jaloux du succès d’un compatriote ? Ne devrions-nous pas nous en réjouir à la place du ressentiment ? En ordre dispersé économiquement, comment pourrait-on s’opposer à un éventuel sabotage économique du pays devant la domination étrangère quand l’économie nationale est en partie entre leurs mains ? Quand aucun congolais ne possède une banque ? On entend des détournements de millions de dollars dans le pays et la plupart de détourneurs s’en sortent pas mal, sans une égratignure. Mais alors, pourquoi n’investissent-ils pas dans le pays puisque l’impunité leur est assurée ?
Jeune sœur, sans t’en rendre compte, tu as pris la place du colonisateur, de l’occupant, tu as hérité de sa bêtise, qui consistait à regarder du haut de sa suffisance, de sa condescendance, tes parents et grands-parents. Tu l’as envié, tu as cru au demeurant que sa malveillante attitude te vaudra du respect auprès de tes compatriotes, à l’instar de tes ancêtres qui le respectaient. Non, tes ancêtres ne le respectaient pas, ils les craignaient pour leur sauvagerie, subissaient avec une violence inouïe les affres de l’occupation, et ils ne pouvaient rien à l’époque puisqu’on leur coupait les mains. Le monde a évolué ainsi que les relations entre les humains. Il te faudrait te débarrasser du formatage de ton intellect pour que tu saches enfin où réside ton intérêt.
J’attends avec impatience ta réaction, à moins de vouloir malgré tout garder tes toiles d’araignée sur le visage.
Bababebole Kadite
Norvège, 09/11/22
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- Laisse tomber, si tu n’as pas envie d’acheter. En quoi mes produits sont-ils mauvais ?
- Ces africains tout de même ! Regarde comment il trimbale avec des articles dans ses mains. Et pourtant, le panier est là.
- Utilise le panier, Mama.
- Le congolais est contre le succès de son compatriote.
- Oublie tes sentiments. Va acheter tes bananes chez Mama Gentille.
- Je m’approvisionne en pondu chez les chinois.
- De peur de s’enorgueillir.





